Les 13, 14 et 16 dĂ©cembre se tinrent Ă la boutique de la rue dâAnjou trois soirĂ©es dĂ©gustation du club Maison du whisky au cours desquelles furent dĂ©gustĂ©s trois whiskies, nous pouvons le dire, dâexception :
_- _Benriach 1968 mise en bouteilles officielle__ de septembre 2005 Ă 36 ans dâĂąge dans un fĂ»t unique de type hogshead N° 2711 (250 litres environ) Ă 46°.
- Laphroaig 31 ans 1974 (officiel) issu dâune sĂ©lection de deux fĂ»ts de sherry de premier remplissage embouteillĂ© Ă son degrĂ© naturel soit 49,7 °.
- Port Ellen 30 ans 1974 embouteillĂ© par Signatory Vintage en octobre 2005 Ă son degrĂ© de vieillissement 58,5% (hogshead). DâoĂč venaient donc les fĂ»ts ? RĂ©ponse, dâun troc entre Chivas Brothers qui cĂ©da quelques fĂ»ts de Port Ellen Ă Andrew Symington de Signatory, en Ă©change de nombreux fĂ»ts de single malts plus classiques. Comme quoi la destinĂ©e premiĂšre du single malt est de finir dans un blendâŠ
Je me suis donc livrĂ© Ă lâexercice qui consiste Ă mettre des mots sur les Ă©motions quâun whisky peut nous procurer. Et si cela peut paraĂźtre un peu vain Ă ceux qui prĂ©fĂšreraient sans doute un jugement plus instinctif, du type : « ce que câest bon », il nâen reste pas moins vrai que la dĂ©gustation dâun breuvage du niveau dâun Laphroaig 1974 nâinvite pas Ă la litote mais plutĂŽt Ă lâĂ©panchement.
Le langage parfois « codĂ© » auquel la dĂ©gustation fait appel est certes contestable car il est fait de souvenirs personnels qui ne sont pas partagĂ©s par tous les dĂ©gustateurs, aussi comme il y eut trois soirĂ©es, je dĂ©cidai de retranscrire les notes prises Ă trois reprises et qui montrent bien que les impressions varient selon le moment et lâĂ©tat dans lequel on se trouve (fatigue, soirs, matins âŠ)
PremiÚre soirée : mardi 13 décembre
La boutique Ă©tait pleine et cette soirĂ©e sâannonçait sous de bons auspices, public assez jeune et enthousiasme perceptible Ă lâavance. Lorsque lâon prend un bain de foule on perçoit toutes ces nuances âŠ
Le premier whisky a Ă©tĂ© une rĂ©vĂ©lation, bien que lâayant goĂ»tĂ© avec Jean-Marc Ă lâoccasion des commentaires du catalogue 2006 je nâavais pas le souvenir dâun whisky aussi riche. Ce whisky a enthousiasmĂ© lâassemblĂ©e des membres ce soir-lĂ et je le dis dâautant plus quâil a suscitĂ© un mini dĂ©bat lors de la troisiĂšme soirĂ©e. Sa concentration Ă©tait exceptionnelle pour ses 46 % !
Benriach 1968 â 36 ans officiel 46 % :
Nez de passion fruit. Touche de mangue trĂšs prĂ©gnante. Vanille, peau dâorange. Un bouquet qui prĂ©sage dâun fruit trĂšs gourmand et exotique, dotĂ© dâune belle aciditĂ©. Touche de fleurs lourdes (giroflĂ©e). Bouche trĂšs prĂ©gnante, trĂšs riche et nerveuse. Puissante, tannique. Notes de fraises citronnĂ©es suivies de lâorchidĂ©e et de lâylang-ylang. Finale poivrĂ©e acidulĂ©e. RĂ©tro-olfaction sur lâambre gris des guerlain dâantan.
Le laphroaig me laissa une forte impression car il était ce soir-là comme une invitation au voyage.
Laphroaig 31 ans 1974 :
Couleur : superbe robe camel (poil de chameau) dâintensitĂ© rougeoyante mais qui possĂšde aussi des reflets jaunes verts. Cette robe nous rappelle lâinfluence du fĂ»t de sherry telle celle dâun grand xĂ©rĂšs palo cortado (style de vin dont on parle souvent mais quâon ne dĂ©guste jamais car il se fait rare).
Nez : Ă dominante animale qui rappelle la braise, le cuir et la noix fine. TrĂšs vite perce un parfum entĂȘtant et sauvage celui de la laine de mouton juste avant la tonte, autrement dit le suint emprisonnĂ© dans la laine mouillĂ©e. Notion dâasphalte goudronnĂ©e, dâessence ou dâhydrocarbure dans leurs versions les plus fruitĂ©es (souvenirs dâenfance). Note verte, plus vĂ©gĂ©tale dâeucalyptus (celle provenant dâun raisin sĂ©chĂ© ou sudiste).
Bouche : bouche dotĂ©e dâune riche matiĂšre. Notes de charbon de bois, de minerai (faisait songer Ă lâextraction du charbon dans une mines du Nord). Lâanthracite ou le fusain confirment leur prĂ©sence en bouche. Explosion de sherry pedro ximĂ©nez (autant la robe et le nez Ă©voquaient un grand xĂ©rĂšs sec autant la bouche fait songer Ă la liqueur dâun pedro ximĂ©nez). Nuance ranciotĂ©e. Fraise furtive habituelle chez Laphroaig et qui fusionne souvent avec lâiode. Explosion finale sur des notes exotiques et de cacao amer. Longueur infinie. On nâa plus envie de compter les caudalies.
Un whisky profondément terrien mais aussi marin. Un style trÚs sérieux dans lequel whisky et sherry semblent fusionner sans problÚme.
Port Ellen 30 ans 1974 58,5% SV
Vieil or Ă reflets gris.
Au nez tout dâabord une touche bourbonnĂ©e furtive qui laisse place Ă la menthe poivrĂ©e au bouton de rose, au lichen. Le nez se fait plus poivrĂ©, salĂ© et camphrĂ© mais Ă©galement minĂ©ral avec des notes de pierres chauffĂ©es (galets).
Bouche irrĂ©sistible de finesse et de puissance. Sur les galets chauds, les coquillages telles les coques, les palourdes et les couteaux. RĂ©tro-olfaction de citron doux, cĂ©drat, citron vert et mĂȘme le vĂ©tiver.
GrĂące et force se confondent. Un grand moment.
Mariage superbe avec les chocolats noirs de Pierre HermĂ©. Notion minĂ©rale presque bourguignonne dâaprĂšs Jean-Marc pour qui ce whisky Ă©voquait lâĂ©lĂ©gance dâun grand cĂ©page sur un terroir magique (Le Montrachet).
DeuxiÚme soirée : mercredi 14 décembre
Petite forme et les commentaires sâen ressentent. Manque de spontanĂ©itĂ© dâaprĂšs Thierry BĂ©nitah, qui nâavait pas tort. Mais nĂ©anmoins on se lĂąche un peu et ça passe.
Benriach 1968 - 36 ans (46 % officiel)
Nez : note prĂ©cieuse, « poudrĂ©e », vieux Guerlain, cire, vanille. Note dâessence dâylang-ylang, suivie du pamplemousse confit, du pomelos.
Bouche large confite et exotique sur la mangue, les fleurs de printemps. Une note de giroflée, de fleurs lourdes. Senteurs de jungle, quelque chose de paradisiaque. A se demander si le paradis ne serait pas au nord !
Un whisky « précieux » qui évoque les parfums anciens, aux notes ambrées presque orientales.
Laphroaig 31 ans 1974 :
Robe de grand xérÚs palo cortado, rougeoyante à reflets verts.
Nez trĂšs complet qui rappelle un grand sherry cask mĂȘlĂ© Ă lâanthracite la terre, la mine (sensation minĂ©rale profonde). Touche furtive dâhuile de poisson. Fusion sherry sec et tourbe animale. Mine de crayon, fusain. Bouche animale (viande boucanĂ©e) trĂšs huileuse. Touche fruitĂ©e et vĂ©gĂ©tale dâeucalyptus et de pedro ximĂ©nez. Finale baroque Ă©norme et sĂ©duisante sur le cafĂ© froid et le chocolat noir amer. Longueur infinie. TrĂšs plein, sphĂ©rique, sans aucune aspĂ©ritĂ©. Un whisky qui joue dans un registre de musique de chambre.
Port Ellen 30 ans -1974
Nez trĂšs fin sur le citron vert et le vĂ©tiver qui Ă©volue sur une note intense de bord de mer, de coquilles dâhuĂźtres pilĂ©es, de sable chaud et dâiode. Une nage de coquillage (coques) Ă la coriandre. Evolue sur le calisson dâAix (pĂąte dâamande), le sel, le soufre en combustion (allumette craquĂ©e).Bouche acidulĂ©e. Ferme et iodĂ©e presque crayeuse. Finale poivrĂ©e pĂ©taradante. Un feu dâartifice dâiode nuancĂ© dâĂ©pices. Tout au long de la dĂ©gustation lâimage dâun plage sous le micro - climat assez doux de lâĂźle dâIslay dĂ©filait dans ma tĂȘte.
TroisÚme soirée : vendredi 16 décembre
Benriach 1968 - 36 ans (46 % officiel)
Robe dâun beau vieil or Ă reflets ambrĂ©s. Nez de chĂȘne blanc (quercus alba), de cĂšdre, de buis, avec une touche de boisĂ© sec â Nous rappelle un irish whiskey ce soir !- TrĂšs resserrĂ© et plein. TraĂźnĂ©e dâĂ©pices type cardamome. Semble cependant moins ouvert que les soirs prĂ©cĂ©dents (ou peut-ĂȘtre est-ce qui sommes un peu fermĂ©s ?). Toutefois il se montre pulpeux et sensuel sur la groseille Ă maquereau, le thĂ© Ă lâorange. Bouche : dotĂ©e dâune riche matiĂšre (un sacrĂ© noyau) qui remplit bien la case des 46 %. Notes intense de groseille Ă maquereau de poivre, de cassis, de mĂ»re. Vanille intense. Finale ferme et tannique, riche en flaveurs gourmandes. RĂ©tro-olfaction sur les fruits exotiques, type fruits de la passion, qui fit dire Ă lâun de nos plus anciens membres (Salvatore Manino) que câĂ©tait un whisky chimique. __Que lui a-t-il pris ce soir-lĂ ? Son avis Ă©tait sincĂšre mais il nous a semblĂ© disproportionnĂ© vis-Ă âvis dâun whisky qui nâavait suscitĂ© aucune rĂ©probation de la part des membres du club. Câest Ă©videmment intĂ©ressant dâavoir un avis contraire Ă ses idĂ©es les plus ancrĂ©es. Pour ma part, je trouvais ces arĂŽmes exotiques proches de celui des Speyside vieillis en fĂ»ts de bourbon. CâĂ©tait pour moi une gamme aromatique qui pouvait naĂźtre au vieillissement de maniĂšre non provoquĂ©e, non maĂźtrisĂ©e. Avec la part dâinconnu que rĂ©serve un vieillissement prolongĂ©.
Pendant que nous y sommes les arĂŽmes de cassis ou de myrtille pulpeuse dâun Redbreast sont dâordre chimique. Qui nous dit quâil ne naissent pas dâun apport de levures exogĂšnes de la part des distillateurs ? Nombre de boissons alcoolisĂ©es (biĂšre ou vins, exemple les Pouilly fumĂ©s de Dagueneau) mĂȘme les plus prestigieuses, sont levurĂ©es. Quant Ă ce Benriach, dĂ©solĂ© mais nous nâavons pas dâinfo Ă vous livrer concernant un Ă©ventuel apport de levures aromatiques dans le wash. Cependant force est de constater que câĂ©tait pour bon nombres dâentre nous un des plus grands whiskies en dĂ©gustation cette annĂ©e !__
Laphroaig 31 ans 1974 (officiel)
Robe rougeoyante Ă reflets brun camel. Nez de grand xĂ©rĂšs hors dâĂąge. Dâiode et de camphre. Note de suie de cheminĂ©e. Sensations vĂ©gĂ©tales furtives qui oscillent entre un cĂŽtĂ© sĂ©veux du gĂ©ranium /gentiane et des notes gracieuses de pivoine et de cassis. Evolue presque comme un vin jaune du Jura sur des notes de curry, de noix et dâamande. Ce Laphroaig aurait-il pris le voile ? A lâaĂ©ration on perçoit de lâacĂ©tone et une note animale.
Bouche Ă lâattaque animale (Ă©table). Le fruit (myrtille sauvage) apparaĂźt ensuite, submergĂ© par une vague charbonneuse (anthracite) qui fait songer Ă une tourbe rĂ©coltĂ©e en profondeur. La bouche est fondue entre la moĂ«lle dâun grand sherry cask (PX) avec son lot de raisin sec liquide et des notes de tĂ©rĂ©binthe, de produits dâart (peinture Ă lâhuile), de goudron. Retour de racines et de raisins secs. Longueur et largeur Ă©tonnantes : on ne compte mĂȘme plus les secondes.
Port Ellen 30 ans â1974
Belle robe vieil-or Ă reflets jaunes profonds. Premier nez dâagave bleue Ă tĂ©quila, de braises Ă©teintes, de citron doux, de cĂ©drats (confitures de cĂ©drats) avec un note dĂ©licate de vĂ©tiver. Bouche brĂ»lante et vive, nerveuse, au caractĂšre crayeux et pĂ©tillant qui Ă©voque la chaux vive. Elle se rĂ©vĂšle Ă©galement poivrĂ©e (poivre long dâIndonĂ©sie). Au finale trĂšs sĂ©duisante mais il lui manquait Ă mon sens un soupçon de matiĂšre par rapport au Laphroaig 31 ans qui rendait lâalcool un peu dominant.
Pour rĂ©pondre Ă mon ami François Pichard qui me taquinait en me disant que lâon ne voyait pas quels whiskies je prĂ©fĂ©rais parmi tous ces commentaires Ă©logieux, jâajouterais que personnellement le Laphroaig Ă©tait le plus grand des trois soirs. Lors de la premiĂšre soirĂ©e je trouvai les trois whiskies Ă©poustouflants, je nâavais pas envie de les dĂ©partager. Le troisiĂšme soir le Benriach ayant soulevĂ© un polĂ©mique de la part de Salvatore, ce whisky passa un petit peu Ă lâas, ainsi que le Port Ellen qui bien que remarquable se montra un petit peu monolithique.
A bientĂŽt de vos nouvelles,
Emmanuel Zanni















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